POEZIE
'Nommer avec les yeux'
Stefan Hertmans, Le paradoxe de Fransesco


Dix recueils de poèmes, six essais, quatre romans, trois recueils de nouvelles et trois textes de théâtre. Voici le bilan provisoire de la carrière littéraire longue de près d'un quart de siècle de l'auteur flamand Stefan Hertmans (°1951). Dans ses premières œuvres, Hertmans se montrait surtout héritier du romantisme allemand et de la tradition expressionniste. Rilke, Hölderlin et Celan étaient ses principales sources d'inspiration. Sa poésie était hermétique et de style symboliste, et son langage serré et concis. Depuis la fin des années quatre-vingt son œuvre s'est davantage dirigée vers le post-modernisme: le caractère inconnaissable du moi et de la réalité en sont les thèmes centraux. Beaucoup de ses publications ont été distinguées et couronnées par des prix littéraires.
Il a fallu attendre 2003 pour que Hertmans pénètre le domaine francophone.

Cette année-là ont paru Entre villes (Castor Astral) pour lequel il reçut le prix La Ville à Lire (prix créé par France-Culture et la revue Urbanisme), et Comme au premier jour (C. Bourgois), traduction de son roman Als op de eerste dag. Le Castor Astral vient de publier un nouveau livre de Hertmans, Le Paradoxe de Francesco, qui donne une image très juste de l'intellectuel réfléchi et en recherche qu'est Hertmans. Le livre rassemble des poèmes parus dans six de ses recueils et contient en outre cinq essais inédits - des remarques, des notes prises au cours d'un voyage, à l'occasion de la lecture d'un journal personnel, devant une œuvre d'art. Les poèmes sont chaque fois placés en regard des textes en prose, ce qui souligne combien l'œuvre de Hertmans forme un tout. Poésie, essai ou nouvelle: quel que soit le genre abordé, les mêmes préoccupations s'expriment.

L'une d'elle est l'histoire de l'art. Hertmans, professeur, entre autres, à l'Académie des Beaux-Arts de Gand, manifeste un respect suranné pour les grandes figures de l'histoire de l'Art. Pour lui, ce sont des balises, des artistes à l'aune desquels il peut mesurer ses propres œuvres et sa vision du monde. Dans le premier texte de Le Paradoxe de Francesco, un récit de voyage, Hertmans part à la recherche de Paul Cézanne, le peintre qui a mis sur toile à plusieurs reprises le Mont Sainte-Victoire. Pourquoi Cézanne? Parce qu'il exprime dans son art quelque chose qui est également très présent dans l'œuvre de Hertmans: "Le regard de Cézanne, si analytique et si perçant, prend conscience d'une réalité à laquelle Wittgenstein se heurtera également quelques années plus tard: il n'y a pas continuité entre les faits du monde et la pensée qu'ils attisent." Ou encore: "Ce qu'on voit n'est jamais ce qu'on sait."

Ce qui intéresse surtout Hertmans dans l'art, est sa capacité de changer l'homme. À deux reprises dans ce livre, Hertmans renvoie au poème de Hölderlin sur un torse archaïque du Dieu Apollon. Cette œuvre bouleversa à tel point le poète allemand, qu'après l'avoir vue, il écrivit: "Du musst dein leben ändern." L'art nous montre que les grilles selon lesquelles nous regardons et interprétons le monde sont insuffisantes. L'art nous offre des grilles nouvelles, des clés nouvelles qui donnent accès à des domaines totalement neufs d'expérience et de signification.

Hertmans n'est toutefois pas seulement un artiste érudit qui jongle avec des savoirs et des données encyclopédiques. Il s'intéresse aussi à l'homme derrière l'œuvre d'art, à l'artiste lui-même. Que ce soit Nijnski, dont il lit le journal dans un autre fragment de Le paradoxe de Francesco, ou Pétrarque, dont il suit les traces dans le récit d'un voyage à Fontaine-de-Vaucluse, Hertmans part à la recherche des angoisses, des doutes et du chagrin qui furent à la base de tableaux, de chorégraphies et de poèmes.

Bien que depuis Lacan, le sujet n'existe plus et que moi est un mensonge, Hertmans, "un libertin égaré d'après mai 68 qui avait recherché dans toutes ses amours une intensité spirituelle qui ne semblait plus être de ce temps", sui dixit, semble encore attacher de l'importance au vieux concept humaniste de "personnalité". Lorsqu'il fait une énumération des écrivains et penseurs qui l'ont influencé, il se demande ce qui reste comme véritablement sien dans son œuvre. La réponse: dans tous ses écrits il a vu naître une sorte de poésie qui ne pouvait être que de lui. "De cette façon je me créais une tranchée, une voie pour ce qui sans moi serait resté sans voie." Le poète existe dans un domaine où langage et existence se touchent. Il n'est peut-être pas un sujet univoque, il n'est guère saisissable, il est versatile, mais il existe.

Et il se connaît fort bien. Une caractéristique de l'œuvre de Hertmans est le regard médiateur: lorsque Hertmans décrit un paysage, une œuvre d'art ou quelque autre phénomène, il se met aussitôt à l'interpréter. Un paysage n'est pas simplement un paysage, mais un champ plein de signes à déchiffrer. Ce n'est pas pour rien que, quelque part dans le livre, il appelle écrire "nommer avec les yeux". Les choses doivent recevoir du sens. C'est d'ailleurs un émouvant aveu qu'il exprime à la fin de son premier texte: "Je voudrais pouvoir regarder penser". Hertmans se met abondamment à nu dans ses écrits afin que son lecteur sache que ce vague désir perdurera.

Le Paradoxe de Francisco donne une image particulièrement claire de ce qui préoccupe Hertmans. Les poèmes choisis offrent un bel échantillon de la poésie récente de Hertmans. Mais la grande puissance de ce livre réside dans les essais, qui, pour les néerlandophones aussi et tous ceux qui connaissent bien l'œuvre de Hertmans, clarifient beaucoup de choses. Les ressorts de son écriture, le lien indissoluble entre vie et œuvre, la faille inévitable entre langage et réalité, tout cela est largement débattu. Celui qui n'a pas encore abordé l'œuvre de Hertmans et qui commencerait par ce livre, sera directement confronté au noyau dur de sa condition d'écrivain.


Bart van der Straeten
Trad. Danielle Losman

Stefan Hertmans Le Paradoxe de Francesco
(traduit du néerlandais par Marnix Vincent - Le Castor Astral, Bordeaux, 2004, 137 p.)


Septentrion XXVII, n°1, 1998, pp. 18-29
XXXIII, n°3, 2004, pp. 71-81
© Foto Klaas Koppe
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