ESSAY
La langue de l’Autre
Stefan Hertmans


Le Monde, 17-18 mai 2009


L’image qu’une Flandre aspirant à l’autonomie est en train de donner d’elle-même n’est pas sans faire sourciller les observateurs étrangers : logements sociaux dans la périphérie bruxelloise destinés uniquement à ceux qui, à des fins d’intégration, suivent un cours de langue néerlandaise ; parcelles de terrains à bâtir destinées uniquement à ceux qui habitent au moins depuis deux ans dans la commune concernée ; bourgmestres élus mais qui ne sont pas nommés parce que, lors d’une séance du Conseil, ils ne se sont pas exprimés dans la langue officielle requise ou parce qu’ils ont envoyé des formulaires communaux non rédigés en néerlandais. Sans oublier que ces mêmes bourgmestres (francophones) refusent de comprendre que l’intégration est une option plus intelligente sur le plan démocratique que de se vautrer dans le protectionnisme culturel. Les Flamands, naguère polyglottes, sont-ils soudainement devenus xénophobes et racistes ? Les francophones habitant la périphérie de Bruxelles sont-ils aveugles au monde actuel et nostalgiques ? Qu’en est-il du Plat Pays qui héberge dans sa capitale la Commission Européenne ? Qu’en est-il d’une capitale où, plutôt que le néerlandais et le français, on parle désormais dans de nombreux quartiers le lingala, le berbère, l’arabe et le swahili ? Le lorgnon bicommunautaire par lequel le monde suit les démêlés en Belgique correspond-il encore à l’actualité démographique ?
Il existe un lien direct, fatal, entre populisme et radicalisation – tendance décelable dans toute l’Europe, donc aussi en Belgique. La conscience historique risque de se réduire au nombrilisme : chacun interprète l’histoire à sa façon. En Flandre, les séparatistes affirment que la Belgique est une construction artificielle, un mariage raté qu’il importe de dissoudre une fois pour toutes parce que, même dans les matières sociales et politiques, il n’est plus possible de parvenir à un consensus. Ce discours, auquel consent une bonne part de la petite bourgeoisie, n’est pas aussi archaïque qu’il y paraît ; il est vaguement postmoderne. Il part du principe d’une Europe des régions, il se pare des plumes d’une démographie d’apparence noble, presque écologique, qui prétend se tourner contre l’indifférenciation propre à la globalisation. Dans maint séparatiste flamand se cache une version diluée de José Bové. Le revers de la médaille est un repli protectionniste sur soi-même – et ainsi, l’attitude postmoderne devient synonyme de fondamentalisme. Avec la scission des partis politiques en sections flamande et francophone, qui date déjà de quelques décennies, la scission des esprits, elle aussi, est préparée depuis longtemps. Entre-temps, surtout en Flandre, est né un discours xénophobe qui se targue de pragmatisme ; on veut se débarrasser de l’autre parce qu’il ne collabore pas au traitement de dossiers qu’on prétend aborder de façon strictement fonctionnelle. Du côté francophone, d’autre part, on conclut, méconnaissant ainsi leur tradition culturelle internationale, que les Flamands ont toujours été conservateurs et bornés. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir que, de part et d’autre, les politiciens amadouent leur électorat à coup de caricatures morales de l’Autre, lesquelles doivent masquer l’absence d’une véritable vision politique.

J’habite depuis dix ans dans la périphérie bruxelloise, donc dans la région qui s’est fait connaître sous le sigle BHV : Bruxelles-Hal-Vilvorde. J’ai, dans cette commune flamande, des voisins qui parlent le français, mais aussi des voisins qui parlent l’anglais (américain), le finlandais ou le polonais. Dans ce contexte, la problématique de la capitale en expansion s’étale quotidiennement dans la rue. Les vieilles communes flamandes veulent – comme c’est également le cas du petit village provençal où j’habite en été – garder une part de leur individualité et elles trouvent plutôt humiliant le fait de recevoir à la tête un « comprends pas » ou pire encore : « sale Flamand ! » On ne crache pas, pourrait-on dire, sur le plancher de celui dont on est l’hôte. Nulle part au monde, l’attachement au droit de parler exclusivement sa propre langue ne favorise l’intégration, il ne suscite que l’aversion et l’incompréhension du pays où l’on va s’établir. Les Russes qui, en Pologne, refusent de parler le polonais sont confrontés au même problème, tout comme les Anglais qui, en France, ne veulent pas prononcer un mot de français. Et pourtant, les Marocains parlent couramment le néerlandais à Gand et à Anvers. Pourquoi les francophones de la périphérie bruxelloise ne le font-ils pas et reprochent-ils aux Flamands de pratiquer une politique du sang et du sol quand on leur demande de devenir bilingues dans un contexte néerlandophone ? Supposons qu’une dizaine de milliers de Flamands s’établissent dans les environs de Waterloo, y élisent un bourgmestre néerlandophone qui saboterait des documents communaux : est-ce que les francophones parleraient encore du droit des gens ou exigeraient-ils le respect de la langue et de la culture de leur territoire ? Bien entendu, c’est cette seconde possibilité qui se vérifierait. Bref : la frustration des Flamands dans la périphérie bruxelloise a ses racines dans une confrontation longue de plusieurs décennies avec des gens qui considéraient l’invitation à l’intégration culturelle dans la partie néerlandophone du pays comme un affront personnel. Ce refus a été, au niveau électoral, le levier d’une radicalisation des esprits flamands, avec pour conséquence des excès détestables tels que le Vlaams Belang et une paranoïa protectionniste dans les communes de la périphérie. À une époque où les Flamands ont obtenu pratiquement tous les droits qui reviennent, démocratiquement parlant, à chaque peuple, ils sont plus pointilleux que jamais sur le principe de la langue et y voient la raison de tous les malentendus. Ils n’ont naturellement pas tout à fait tort : deux peuples qui cohabitent sans que l’un lise les journaux de l’autre, ne tardent pas à développer des caricatures de leur voisin. Mais les politiciens flamands ont en ce domaine leur part de responsabilité : c’est à peine s’ils s’intéressent encore à leurs voisins du sud.
La radicalisation est également liée en grande partie à la dégradation urbanistique de la capitale entre les années soixante et les années quatre-vingts, dégradation qui était considérée en Flandre comme imputable à la bourgeoisie francophone. Depuis la Flandre profonde, Bruxelles est toujours perçu comme un lieu malsain qu’il convient d’éviter, où règne la corruption financière et où le Flamand est considéré comme un empêcheur de tourner en rond. Simultanément, Bruxelles est nostalgiquement revendiqué comme capitale historique de la Flandre, mais rares sont les Flamands qui envisagent de venir y habiter eux-mêmes et de prendre leurs responsabilités. Chaque politique pragmatique est contrecarrée par les chamailleries bicommunautaires, tandis que la ville a un besoin pressant d’une énergique politique sociale multiculturelle, étayée par une vision de la complexité démographique urbaine.
Déjà à l’époque de grands esprits éclairés tels que le compositeur du XVIe siècle Orlando di Lasso (qui, de façon significative, s’appelait en fait Roland de Là-Dessus et était originaire de Mons), on parlait à la fois le français, le flamand et l’allemand sur le territoire qui porte aujourd’hui le nom de Belgique. La fusion unique d’éléments latins et germaniques, qui est caractéristique de l’identité belge, date de bien longtemps avant 1830. La culture hybride qui en résulte est donc organique, et non pas artificielle, quoi qu’en disent les séparatistes. C’est l’exagération contemporaine des différences qui est artificielle. Avec le Mouvement Flamand, né dès la fin du XVIIIe siècle et qui a conduit à l’émancipation au XXe, les Flamands, en tant que majoritaires dans ce pays, ont exigé et obtenu leur citoyenneté, et ce, sans le moindre acte de violence. Aussi, d’un point de vue historique et certainement dans le contexte européen, ce qui divise si intensément les esprits à l’heure actuelle est-il absolument futile, tout en constituant, symboliquement, un point très délicat. C’est un fait : l’homme est un animal sémiotique.
Restent donc les irritations banales, attisées des deux côtés par les médias et les politiciens. Par exemple, beaucoup de membres de la communauté flamande, qui habite depuis des siècles dans cette ville, furent-ils scandalisés lorsqu’un homme politique francophone déclara il y a quelques années à propos de « Kunstenfestivaldes arts », un festival d’orientation internationale organisé à Bruxelles, que cette manifestation était un cheval de Troie flamand qui voulait s’emparer de la ville. De telles déclarations trahissent une forme de racisme culturel qui vit encore intensément dans certains milieux bruxellois. En tant que Flamand, on est traité avec plus de respect à Paris qu’à Bruxelles. D’autre part, le narcissisme culturel des partis séparatistes flamands entrave tout aussi sérieusement l’avenir de Bruxelles dans l’Europe de demain, et l’attachement nostalgique aux patois flamands n’a vraiment rien d’une invitation, lancée à la communauté internationale, à apprendre correctement le néerlandais. Il est vrai que Bruxelles, ville principalement francophone, se situe en Flandre, mais l’extension absolument nécessaire de la capitale doit tenir compte d’une multiculturalité explosive. Cette extension ne sera possible que grâce à l’hospitalité politique des deux grandes communautés. Aucun médiateur européen – à nos yeux forcément naïf – ne peut nous aider dans cette tâche.
Dans l’Europe de demain, l’hybridité belge sera pourtant un atout culturel. Les Belges sont familiarisés avec la sophistique de la négociation qui va de pair avec la fréquentation de l’Autre. La démocratie des palabres à la belge est en soi une bonne démocratie ; elle nous enseigne que vivre ensemble est une question de différence, et non de pensée unique. Maintenant que Bruxelles est devenu une passionnante Babel contemporaine, les Belges devraient être des citoyens européens modèles et non la risée générale. La Belgique ne peut être sauvée que par une chose : par une politique de respect mutuel. Et ce respect commence par un geste culturel : apprendre la langue de l’Autre et la parler par respect culturel de l’altérité – par conviction démocratique. Celui qui veut une culture unilingue, celui qui refuse de parler une seconde langue dans ce pays, est déjà séparatiste, qu’il soit francophone ou néerlandophone. Dans la Belgique d’aujourd’hui, située au carrefour des grandes cultures européennes, même une troisième langue est déjà depuis longtemps une nécessité fondamentale. Dans un passé lointain, le cardinal Mercier, primat de Belgique, a dit : la Belgique sera latine ou elle ne sera pas. L’histoire lui a donné tort : la Belgique sera polyglotte ou elle ne sera pas. C’est une réalité dont les Belges devraient être fiers plutôt que de s’isoler les uns des autres, armés d’une foule de préjugés populistes.

© Stefan Hertmans
Trad. Marnix Vincent





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Par STEFAN HERTMANS


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© Foto Klaas Koppe
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