Lectures

Avignon, juillet 2005

On souffre !
Je voudrais essayer de formuler une réplique à cette question terrible qui a été citée un peu partout les derniers jours dans le débat concernant le festival d’Avignon, cette question d’une spectatrice qui a exclamé, durant un spectacle: « Mais qu’est-ce qu’on vous a fait que vous nous faites souffrir tellement ? ».
Moi aussi, j’ai vu des gens qui ont souffert pendant la lecture de mon texte Antigone, dans le jardin de la rue de Mons. J’ai vu des gens qui se tenaient la tête, parce que la souffrance d’Antigone que je leur infligeais, était parfois intolérable, outrageuse, et parce qu’il y avait trop de noirceur, de désespoir. La façon dont j’ai décrit le meurtre réciproque des frères Polynice et Etéocle, est presque intolérable, je l’avoue. Apparemment, je n’ai pas eu le bon goût de m’arrêter devant la souffrance dont je me suis rendu compte en écrivant le texte. J’ai fait preuve de mauvais goût, péché ultime de l’amateur du beau. J’ai laissé entrer des bribes des images que j’ai vu concernant la guerre de Bosnie, de l’affaire Dutroux, j’ai laissé entrer le monde terrible dans lequel nous vivons aujourd’hui. Je n’ai pas produit un texte esthétique dans le sens traditionnel. C’est exactement ce que pas mal d’artistes ont fait qui sont décriés aujourd’hui par une certaine presse qui, loyale à sa tâche d’imposteur, crie que les artistes sont des imposteurs. On les connaît depuis toujours ; ils ont décriés Cézanne d’être un peintre mauvais, avant d’acheter, un siècle trop tard, des copies façon Cézanne pour leurs intérieurs ; ils ont décriés Picasso d’être un imposteur, avant de rouler leur Picasso ; ils ont décriés Mondrian, avant de le retrouver sur leur produit de l’Oréal ; ils ont décriés Béjart, avant de mobiliser Béjart contre Fabre. Ils ne veulent pas souffrir la souffrance d’être contemporain, cela est clair depuis toujours. Ils crient au scandale avec l’intuition très juste que le grand public, qui ne voit jamais les spectacles décriés, leur suivra dans une indignation populiste sans jamais prendre le temps d’aller voir et d’essayer de poser une question critique qui pourrait concerner leur position comme consommateur d’art. Je ne critique pas l’enjeu de la question de la dame anonyme, qui avait en fait raison de poser la question ultime et terrible de l’art contemporain depuis plus d’un siècle (on l’a posé à Schönberg aussi bien, et il faut la poser chaque fois de nouveau). Je dirai plus : la dame a posé la question la plus importante de l’art contemporain : pourquoi tellement beaucoup d’artistes refusent de vous offrir un beau spectacle, ce repas bien sucré d’un public bien pensant, embaumé, qui ne veut qu’un « beau spectacle » avant d’aller manger dans un bon restaurant pendant qu’une grande partie de ce monde crève dans des atrocités? Pourquoi les artistes contemporains ne vous offrent pas la merde rassurante que vous pouvez voir sur votre télé chaque soirée? Pourquoi ils ne se contentent pas à halluciner trois siècles sur encore un Molière ‘bien fait’ ? Peut-être, chère dame, parce qu’ils souffrent de ce qu’ils ont vu sur cette même télévision damné, dans le journal télévisé, qui sait ? Peut-être parce qu’ils souffrent du fait que les images atroces qui nous sont servies jour après jour, – je ne donne qu’un exemple – sont suivis d’un météo complètement hystérique et une pub complètement obscène et d’un show intolérablement banal, présentés avec aisance et évidence après la mauvaise tragédie que représente le monde d’aujourd’hui ? Peut-être ils vous font souffrir parce qu’ils sont réalistes et qu’ils souffrent de ce mauvais spectacle, qui sait ? Peut-être veulent-ils chercher une réponse qui ne se laisse pas dire aussi facilement que celle des spectacles traditionnels, qui souffrent d’une complicité avec un monde qui veut refouler cette obscénité?
Je ne fais que poser la question, n’est-ce pas, en me rappelant cette terrible beauté d’un Baudelaire mille fois violé par des imposteurs qui veulent oublier et refouler que son art est toujours, et restera pour toujours, un scandale sublime qui nous fait souffrir si on s’y plonge vraiment. Et bien que pas mal de spectacles au festival d’Avignon nous montrent, évidemment, que de la médiocrité – qui appartient encore beaucoup plus à la race humaine que la souffrance, n’est-ce pas – et bien que je tiens pour probable que vous avez assisté à un spectacle qui m’aurait aussi bien irrité – il ne faut pas oublier que ce qui fait souffrir le plus, c’est cette infinissable, terrible production des « beaux spectacles » médiocres et sans aucun risque partout dans l’Hexagone qui souffre, comme toute la planète d’ailleurs, de l’actualité de notre monde, et qui cherche, comme chacun qui a mauvaise conscience, le refoulement et le soulagement dans les « beaux arts ». Si le festival nous a fait souffrir, nous, hypocrites lecteurs, c’est qu’il a y de quoi souffrir, qui sait. C’est qu’il y a une autre beauté, que le vieux poète Irlandais W.B. Yeats annonçait il y a un siècle : a terrible beauty is born. Nous n’y pouvons rien et je m’en excuse, madame.
Stefan Hertmans, auteur, Avignon, 2005

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