Critique, Le Soir 12 mars 2003
Suivez le guide Stefan Hertmans
Jacques de Decker

Les écrivains flamands, lorsqu'ils sont ouverts sur le monde, lorsqu'ils échappent aux pièges identitaires du provincialisme mesquin, peuvent être d'étonnants médiums, de véritables truchements de culture. Il y eut des figures pareilles dans le passé, de vrais cosmopolites auxquels on ne rend pas assez justice aujourd'hui, comme si leur manière de prendre de l'altitude paraissait suspecte.

Actuellement, le plus bel exemple de cette disponibilité clairvoyante est donné par Stefan Hertmans.
Polyglotte, lisant une demi-douzaine de littératures dans le texte, voyageur inlassable, styliste d'une rare élégance, il était temps qu'on puisse le lire en français, langue que manifestement il maîtrise et affectionne. C'est chose faite : dans quelques jours paraît chez Bourgois son recueil de nouvelles « Comme au premier jour », et l'on peut déjà savourer son journal de pérégrinations « Entre villes » au Castor Astral. Le livre vient d'ailleurs de remporter le prix La Ville à lire, dont le jury, présidé par Laure Adler, l'a préféré à des ouvrages de Daniel Rondeau ou d'Hélène Cixous.

Manifestement, Hertmans sait lire une ville, à la manière des meilleurs géographes sentimentaux que sont, par exemple, un Morand, un Gracq ou un Théroux. Sa méthode est à la fois physique et mentale. Il est marcheur, cycliste, il sait qu'une ville se sillonne en tous sens si on veut la débusquer. Mais il voyage aussi dans la mémoire, dans la culture, il plonge dans la géologie des œuvres et des textes. Et, au croisement de ces itinéraires, il décèle des savoirs inédits sur les espaces urbains qu'il arpente.

Il prend un peu la pose lorsque d'entrée de jeu il estime nécessaire de se référer à Derrida, et on pourrait quelquefois lui reprocher un snobisme qu'il dénonce avec éloquence chez Régis Debray. Mais on oublie vite ces coquetteries lorsqu'il nous décrit comment une serveuse norvégienne flotte dans le fluide singulier et frivole du vouloir-vivre en suspens dans la baie de Sydney, ou évoque la désolation qui s'abat sur Trieste après onze heures du soir, quelque chose de provincial qui pourrait aussi bien être criminel. On peut se demander ce qui lui fait prétendre que Liège s'adosse à la Meuse comme Anvers à l'Escaut, mais comme il a raison de dire de Bruxelles, dans une superbe comparaison avec Amsterdam, que, n'appartenant à personne, elle appartient à tous. Et on ne peut que s'émouvoir de son portrait de Marseille, la ville que son père avait gagnée au moment de l'exode, et qu'il revisite, son propre fils à la main. On sent tout le talent de sa traductrice Monique Nagielkopf lorsqu'il nous dit : La Canebière, ne vous en déplaise, ne peut être traduite que comme la rue du Kif : les Grecs déjà, y emmagasinaient leur cannabis… Cette richesse du regard a de quoi enivrer. Elle est le fruit de l'attention nourrie par la mémoire et le désir, et propice, ensuite, à être traduite par une écriture subtile jusqu'à la préciosité, mais toujours éclairante et révélatrice. Le guide de Hertmans mérite qu'on s'y fie.


J.D.D.


Source: Le Soir, 12 mars 2003
Stefan Hertmans, « Entre villes. Histoires en chemin », essais
Trad. du néerlandais par Monique Nagielkopf, Le Castor Astral -
Escales du Nord, 248 pp., 22 euros.
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002
VOIX DE PRESSE
Critiques

"Hertmans est un homme de vaste culture, parlant plusieurs langues, voyageant beaucoup. Il déclare: 'Je rêve d'une vie régulière à la Thomas Mann', mais se sent impliqué dans son temps; il a écrit sur la guerre en Bosnie, l'affaire Dutroux, la religion.
Deux livres qui reflètent ses préoccupations et son style paraissent ces jours-ci. Entre villes, voyage au coeur de la mémoire, de la culture, quête de l'identité, de la dissolution du moi, promenade mélancolique sur le temps qui passe. A Trieste, Dresde, Bratislava, Vienne, Marseille, Amsterdam, Bruxelles, il déambule à la recherche d’indices sur lui-même, sur l'identité de l'Europe, fait part de ses réflexions, de ses lectures, passe de Derrida à Bowie, de Musil à Bret Easton Ellis avec uned aisance fascinante. On ne ratera pas non plus Comme au premier jour, roman en trois nouvelles de trois parties chacune. De l'enfance à l'âge adulte, de l'innocence première au désenchantement et au refoulement qui mênent à la violence, il est question, à travers plusieurs narrateurs et types d'écriture, de la vie d'un homme, entre mélancolie et perte de cohérence, éclats de rire et situations grotesques. 'Le roman comme univers paranoïaque me plaît', dit Hertmans qui ajoute avoir voulu 'écrire quelque chose qui vous prend à la gorge, par le style, par le projet, l'allégorie'. L'entreprise est ambitieuse et réellement fascinante.'
Figaro littéraire, 20-03-2003

Entre Villes
"Hertmans s'est même plu à laisser toutes les portes ouvertes, mêlant les genres selon sa fantaisie, renforçant sa sensibilité par la culture et l'erudition, (...), jetant des ponts avec les auteurs du passé...
Le périple de Stefan Hertmans est essentiellement européen."
Patrick Kechichian, Le Monde, 21-03-2003

"Ce Flamand polyglotte, anti-nationaliste, donc irrécupérable par qui que ce soit, est d'une nature qu'on voudrait emblématique de la Belgique. Sensible au changement sans s'y soumettre, zwanzeur et racé, critique mais solidaire, nourri à diverses sources de qualité, Hertmans est un Jacques Réda qui aurait poussé son vélo hors de Paris, un Claudio Magris qui airait été au-delà du Danube; il combine l'acuité d'un Peter Sloterdijk, la provocation stimulante d'un Jean Baudrillard à la plénitude d'un Jacques Lacarrière lorsque celui arpente les chemins empruntés par de plus grands que lui.'
Sophie Creuz, L'Echo de Bruxelles, mars 2003

[...] Entre villes (Le Castor Astral) a obtenu le prix « La Ville à lire », décerné par France Culture et la revue Urbanisme - La Bibliothèque flamande d'Escales du Nord en juillet 2004

Le Paradoxe de Fransesco
Partiellement inédit en néerlandais, Le paradoxe de Francesco est un livre particulier, composé de récits, d'essais et de poèmes. Stefan Hertmans dévoile ici son côté le plus intime en le projetant sur d'autres figures de l'histoire de l'art. Sensuel, affectueux et caustique, il fait de Pétrarque son contemporain et se glisse dans la vision de Cézanne, la folie de Nijinski, les méditations d'un promeneur solitaire dans le Vaucluse. Néanmoins, sa démarche n'est jamais encyclopédique, mais radicalement existentielle ; pour l'écrivain, l'art est un mode de vie, pas une théorie. Stefan Hertmans nous ouvre l'atelier de l’artiste : grâce à des notes et des réflexions proposées en regard des poèmes, il nous guide dans la beauté labyrinthique et obstinée de son univers.
Traduit du néerlandais (Belgique) par Marnix Vincent
La Bibliothèque flamande d'Escales du Nord en juillet 2004
ENTRETIEN
Entretien avec Stefan Hertmans, Le Devoir, Montréal

Dans la communauté européenne des villes historiques

« Relire les gens qui nous ont précédés dans la volonté de les rendre contemporains »

Guylaine Massoutre
Édition du samedi 9 et du dimanche 10 octobre 2004

Tübingen, Dresde, Trieste, Bratislava, Vienne, Gand, Amsterdam, Bruxelles, Marseille ou Sydney, il les a toutes décrites dans un essai, Entre villes, paru au Castor astral en 1998. Essayiste et poète, Stefan Hertmans a aussi publié des recueils de nouvelles et des romans, dont l'un sort ces jours-ci à Amsterdam, dans sa langue natale. Récipiendaire de plusieurs prix, né à Gand en 1951, il y enseigne à l'Académie des beaux-arts. C'est un fervent adepte des voyages. En sillonnant le monde, il mêle ses réflexions issues d'une vaste culture à l'histoire des villes parcourues.
Rien à voir avec le tourisme. Entre villes est d'abord un texte personnel. Ce journal, au ton intimiste et profond, fait escale dans les grandes artères et au coin des petites rues, où la culture imprime ses marques, comme en un continent inconnu. Dépaysement garanti dans «le biotope des agissements humains».
À chaque escale son chapitre. À chaque ville sa communauté d'humains. D'autres, d'ailleurs, viennent croiser en pensée de quoi éclairer chaque foyer de conscience, l'épanouissement individuel et le «déracinement émancipateur» propres à la scène urbaine. La matière est libre, maîtrisée. On sent l'état présent de la culture. Celle des quartiers, des chantiers, des espaces transformés. Qu'on y relise, avec Hertmans, l'histoire du XXe siècle pour prévoir l'avenir.
L'héritage Foucault
«Je suis quelqu'un qui a été éduqué avec la pensée de Michel Foucault, explique-t-il. Cela veut dire que j'ai réfléchi sur ma position d'intellectuel. J'ai essayé d'imaginer s'il était possible d'y échapper, en étant poète ou artiste. Mais, en tant que professeur, j'ai un rôle d'engagement dans la culture sociale. Comme poète qui a bien lu ses classiques, j'essaie d'avoir digéré cette culture pour l'oublier au moment d'écrire un poème, de manière à ce qu'elle resurgisse dans de nouvelles images, sous un éclairage neuf. C'est un travail pénible, qui exige une dialectique intime : oublier pour mieux se souvenir.»
Le romancier navigue entre ces pôles : «Un romancier, c'est quelqu'un qui cherche à imaginer des situations, des anecdotes, des intrigues, des narrations qui constituent des allégories de la pensée philosophique. Cela veut dire qu'on n'y échappe jamais, mais qu'il faut changer de niveau.»
La littérature, pour lui, est une sorte de loupe. Dans son roman Comme au premier jour (Christian Bourgois, 2003), Hertmans construit l'histoire d'un personnage enfermé dans son intériorité jusqu'à la névrose. Dans ses poèmes, il plonge jusqu'à un état plus intérieur encore, qu'il dit «mélancolique» : «J'ai souvent pensé que c'est de cet endroit que resurgit ce qu'Heidegger appelle alètheia, ce qui ne peut plus être caché. L'homme qui écrit ces romans est un homme de lumière, qui se rend compte que la lumière implique l'obscurité. Mais l'homme qui écrit les poèmes s'enfonce dans le côté lacanien, du côté du soupçon, du refoulement; il s'ouvre, pour le dire avec Derrida, sur une écriture féminine, en quelque sorte, qui suppose une ouverture existentielle.»
Le poète entre dans une situation de fragilité plus grande que le romancier, dit-il encore. Le roman est le travail de l'imagination sociale, tandis que la poésie est celui de la position existentielle. Quant à ses essais, ils relèvent de «l'écriture masculine», performante et argumentative.
Les errances d'un intellectuel
L'écriture de Hertmans court sur deux plans, selon une double trame de réalité : celle des codes, des modes et des propositions abstraites, et celle de l'intime à laquelle on ne saurait accéder sans violence. «Quand j'étais jeune, je rêvais d'une grande totalité. En écrivant et en vivant, je me suis rendu compte qu'il y avait là une grande violence. Une violence infligée, que je ne cherche pas : le personnage psychopathe, à la fin de Comme au premier jour, qui semble être un neveu du narrateur proustien, construit un pont terrible, cauchemardesque, avec la réalité. Dans un pays où l'on a vécu l'affaire Dutroux, l'innocence est perdue pour toujours. L'écrivain en moi, qui essaie de construire une narration, a une responsabilité culturelle : il essaie de chercher le refoulement dans notre construction de l'identité.»
Hertmans a donc réfléchi sur la violence de l'imagination. Un de ses essais porte sur le cinéma de Tarentino, de Lynch et d'autres réalisateurs qui se penchent sur la violence dans l'image contemporaine. Le lecteur de Foucault et de Bataille en reconnaît les préoccupations : «La violence est entrée dans une ère d'impassibilité. D'un côté, les choses les plus cruelles peuvent se passer sous nos yeux sans créer d'émotion. De l'autre côté, les nouvelles nous prennent à la gorge; on se sait impuissant, mais une sorte d'adrénaline négative entre dans notre corps. Ce choc électrique nous charge d'images cauchemardesques dont on ne peut plus se passer. Je crains que nous tous, les gens bien éduqués, qui croyons fortement aux Lumières, soyons de plus en plus menacés. Quand on réfléchit sur la Palestine, la violence nous est infligée. Cela affecte tout, nos utopies, notre vie sociale, même notre tendresse. Partout, la pression augmente.»
Son dernier roman en néerlandais, Plus dur que la neige, raconte l'histoire d'un timide qui n'a pas réussi dans la vie et qui constate que la violence venue d'Internet le poursuit. À la fin, il est déporté par des fondamentalistes. Cet homme raisonnable ne voit pas sa propre dérive. «Nous tous pouvons devenir victimes et fous. Une nouvelle violence croît en nous, qui vivons dans des sociétés paisibles. L'écrivain a le devoir de se heurter au point de refoulement. Cela veut dire que la tâche de Flaubert est à reprendre éternellement : il faut choquer les gens avec ce qu'ils n'osent pas penser.» Et d'ajouter qu'il admire Houellebecq, en ce sens. «Il faut se positionner avant la violence. Je demeure foucaldien.»
Le sens contre le désarroi
Cet homme cosmopolite, intellectuel errant, fait sentir l'urgence de redéfinir les Lumières. «Il faut se rendre dans l'obscurité de la pensée d'aujourd'hui, comprendre pourquoi les gens qui ont perdu la foi s'engouffrent dans des croyances absurdes, comme le new age, entre autres. Rien ne peut remplacer la grande icône de la culture ancienne. Cela m'inquiète parce que, ayant perdu la foi chrétienne lors de mes études de philosophie, je suis marqué par une pensée allégorique, métaphorique, qui ressort de la foi chrétienne.» Hertmans voit avec tristesse ces gens sans cadre ni références aborder les questions complexes de l'existence -- utopies, questions sexuelles ou autres. Pour un humain éclairé, dit-il, notre monde apparaît sans certitudes; c'est pourquoi des intellectuels savants et postmodernes de Belgrade, de Paris, défendent la guerre de Serbie.
Comme le disait Benjamin, il faut sans relâche relire les grands textes. «Il nous faut une grande exégèse du monde», dit Hertmans, persuadé que l'être mélancolique n'est pas violent. Redéfinir l'humain ? «Un être mélancolique possède une conscience filmique de l'histoire. Il voit les lieux, les gens, les figures, ce qui est perdu, ce qu'on ne peut pas voir. Il s'imagine les choses avec une conscience nostalgique.»
Mélancolique, toutefois, ne veut pas dire précieux : «Je veux être quelqu'un de mon temps, vivre intensément.» Dans Le Paradoxe de Francesco (Castor astral, 2004), une anthologie composée de réflexions et de poèmes étalés sur 20 ans, il parle de «mélancolie vitale». De la mélancolie, il garde l'énergie, mais pas le narcissisme. À Borges aveugle, il emprunte le sens d'un rêve, une tendresse pour l'histoire, une empathie, base pour l'exégèse et l'herméneutique de la lecture. «La tendresse historique consiste à relire les gens qui nous ont précédés dans la volonté de les rendre contemporains. Nietszche l'a dit, et même hurlé, il faut devenir quelqu'un qui n'est pas historique, le contraire d'un être civilisé qui se passe de l'histoire.» Se désenclaver de chez soi, se perdre dans la culture et lire comme un enfant.
Stefan Hertmans sera présent à Montréal le 17 novembre au Studio de la Place des Arts à 19h30; à la Maison des écrivains le 18 novembre à 19h; au Salon du livre de Montréal le 19 novembre à 18h et à 19h30; à la libraire Olivieri le 20 novembre à 14h.
© le devoir.com - 2004
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